L'inconnue du taxi - Episode 1/8
Billie balaya nerveusement une goutte de sueur sur son front du revers de sa manche. Elle sursauta quand elle vit enfin sortir de la bouche béante aux dents noires en caoutchouc sa valise fluo orange recouverte de gommettes pailletées. Non pas qu’elle aimât se faire remarquer, mais quand il faut attendre que l’aéroport vous régurgite votre bagage parmi des centaines d’autres, il vaut mieux qu’il soit repérable…et elle l’avait repéré. Direction la sortie et les taxis.
Avant tout, rejoindre l’hôtel, se détendre, se rafraîchir. Le voyage l’avait épuisée avec ces gosses qui se chamaillaient, couinaient sans arrêt et une mère dépassée. Mais que faisait le père ? Ah non il n’y avait pas de père à l’horizon… Billie leur aurait bien donné un somnifère à chacun mais il paraît qu’on n’a pas le droit… Et dehors ça continuait, la file d’attente était interminable. Tant pis, elle allait se faire huer mais elle monta dans le premier taxi, ferma rapidement la porte et donna illico l’adresse au conducteur. Il ne dit rien, il lisait le journal, il n’avait pas vu la manœuvre alors il démarra.
- Enfin ! c’est toi Billie ? Depuis le temps que je t’attends !
Billie sursauta, c’était une voix de femme.
Impassible, le chauffeur chantonnait.
- Quoi ? Vous êtes qui ?
- Vous me parlez madame ? interrogea le taxi, puis-je mettre la radio ? nous ne sommes pas loin de votre destination
- Te fatigue pas chérie, il ne m’entend pas, je suis bien là avec toi, je suis Martha, la compagne de ton oncle
- Heu ! non, je parlais toute seule, oui bien sûr vous pouvez allumer la radio.
Le chauffeur s’exécuta et une mélodie chaloupée et festive envahit l’habitacle. Billie frissonna malgré la température caniculaire et n’osa plus bouger.
- N’aies pas peur, je ne suis qu’un esprit, je suis Martha, ton oncle a dû te parler de moi mais nous ne nous sommes jamais rencontrées toutes les deux. Nous avons été très heureux « aux Flamboyants » mais comme tu le sais, nous n’avons jamais eu d’enfant et tu es donc notre héritière, maintenant, c’est chez toi
Frappée de stupeur, Billie marmonna quelques mots qu'elle croyait être la seule à entendre.
- Mon oncle est mort depuis 3 ans et Martha vient de décéder, ça n’est pas possible
- C’est vrai, je suite morte, mais je ne partirai pas avant que tu aies vu mon paradis et que tu sois bien certaine d’y renoncer…comme j’ai cru le comprendre. Nous en parlerons demain à la villa, disons à 10h. Tu sauras que je suis là si une étincelle apparaît sur ton avant-bras.
Instinctivement, Billie regarda son bras gauche où brillait une lueur venue de nulle part et qui disparut subitement. Ses yeux firent un rapide tour d’horizon, ne virent que le conducteur et la banquette défraîchie. Elle ferma sa bouche restée ouverte. Le taxi venait de tourner à droite et des petites constructions apparaissaient sur fond de mer bleue scintillante. Il s’arrêta devant une belle demeure en pierres avec des colonnades et des palmiers et sortit de la voiture pour récupérer sa valise dans le coffre :
- Voilà, vous êtes arrivée, bon séjour à vous
- Merci beaucoup, effectivement, ça n’était pas très loin
Elle se dirigea vers l’accueil et on lui indiqua le nom de son bungalow. Il était situé au milieu d’un luxuriant jardin tropical où chaque logement possédait une mini-terrasse et deux chaises longues repliées contre le mur. Comparé à ce que Martha appelait « sa villa » dont elle avait bien sûr vu la photo de la façade et qui portait certes un très joli nom, Billie avait vite fait son choix. Elle vida sa valise, accrocha ses vêtements, sortit sa trousse de toilette et installa son ordinateur sur la table où l’attendait un drap de bain ingénieusement plié en forme de cygne. Elle se mit à l’aise, envoya valser ses baskets et se glissa sur le lit tout en réfléchissant à ce qui venait de se passer. La fatigue eut raison de ses introspections et le sommeil la rattrapa alors qu’elle examinait son bras gauche où aucune étincelle ne brillait.
Deux heures plus tard, à son réveil, elle avait faim. C’était un séjour « all inclusives », rien à faire, juste se reposer, faire le point sur sa vie, changer de boulot ou pas, prendre le risque d’être son propre patron, de ne pas avoir de rentrées d’argent tous les mois, d’être obligée de revendre le petit appartement qu’elle venait juste d’acheter. Au moins ce petit héritage de son oncle l’aiderait dans un premier temps. Il semblait que les maisons typiques comme la Case des « Flamboyants » se vendaient facilement.
Elle prit la direction du restaurant à travers le jardin tropical et se fit servir un de ces poissons traditionnels grillés au barbecue accompagné de pommes de terre et légumes grillés, sans oublier la traditionnelle sauce chien, un régal. Une mangue compléta le menu. Le rosé servit à volonté lui fit oublier ses questions existentielles et elle prit la direction de la plage, chapeautée, crémée, un roman tout neuf dans son panier. La journée se passa paisiblement entre micro-siestes, baignades et lecture. Elle fit une apparition le soir au spectacle organisé par l’équipe des gentils animateurs mais rentra tôt. En arrivant dans sa chambre, elle sortit les clés des Flamboyants et se demanda si elle n’avait pas rêvé cette voix de Martha et si elle l’entendrait à nouveau le lendemain.
Ici, les taxis n’étaient pas chers et très disponibles. A 9h elle roulait déjà vers son héritage, bien décidée à ne pas y passer la journée et à confirmer son rendez-vous chez son notaire comme promis et conformément aux dernières volontés de Martha qui acceptait qu’elle revende la maison, mais uniquement quand elle l’aurait vue et visitée sur place et dans son jus. Elle se situait à l’opposé de son hôtel, sur le versant « au vent » de l’île. Moins de plages, plus de rochers, plus de courants, végétation aride, moins de touristes et d’habitations modernes.
- C’est encore loin ?
- Nous arrivons bientôt, c’est la dernière maison au bout de la falaise, comme elle est en retrait des autres, on ne la voit pas
Au bout de 500 mètres, le taxi s’arrêta.
- Voilà ! C’est là ! bon comme convenu, je vais faire une autre course et je vous reprends dans une demi-heure ok ?
- D’accord, à tout à l’heure
C’était une maisonnette colorée typiquement créole avec sa dentelle de bois, ses peintures fatiguées et son jardinet où subsistaient encore quelques fleurs. Billie regarda son bras gauche… pas d’étincelle, elle sourit, elle avait avalé des médicaments pendant le vol pour calmer ses angoisses, ils agissaient probablement encore quand elle avait pris le taxi.
Pas de doute, c’était bien là, on lisait le nom sculpté dans une planche au-dessus de la porte « Les Flamboyants ».
Le portillon grinça un peu et les clés à la main, elle pénétra à l’intérieur. Il ne semblait pas y avoir de fenêtres, juste une enfilade de baies vitrées occultées par des persiennes toutes fermées d’où jaillissaient des bribes de rayons du soleil. Une grande pièce, pas de plafond, juste une charpente et des poutres bien visibles, le tout peint en blanc, deux grandes suspensions en raphia, une sorte de comptoir en planches rouges qui entourait un coin cuisine, une immense table, des chaises à repeindre d’urgence, et des fauteuils en rotin autour d’une table basse en bambou tressé. Billie posa son panier sur la table, découvrit une autre pièce qui devait être une chambre, blanche elle aussi, à laquelle était accolée une salle de bain en lattes de bois turquoise où trônait une baignoire ancienne de la même couleur. Sobre, plaisant, sans prétention mais chaleureux. Elle décida alors d’explorer le côté mer et poussa un des vantaux de la baie.
Bien que pourvue de lunettes de soleil, elle fut aussitôt aveuglée par la lumière jaillissante. Elle posa un pied à l’extérieur. Le spectacle était éblouissant. Elle se trouvait directement sur la falaise, pas de jolie terrasse en bois ici…non, juste la roche entourée d’un petit muret, et partout du bleu profond, celui de la mer et celui du ciel.
- C’est magnifique n’est-ce pas ?
A suivre...

Commentaires