John Doe -

John Doe se meurt.

Il est allongé sur son lit, n’a plus la force de se lever, ne sent plus ses membres, sa respiration est sifflante, irrégulière et il sait que son agonie commence. Il se réjouit encore de voir par la fenêtre les trains de marchandises qui défilent dans un bruit assourdissant, entendre encore les sifflets stridents qui déchirent ses tympans.

Comme les pages d’un livre feuilleté en accéléré, les wagons verts, bleus, rouges s’animent tel un dessin animé où une seule inscription apparait à longueur de jour, à longueur d’année, à longueur de vie :

Crooks&TraitorscompanyCrooks&TraitorscompanyCrooks&Traitorscompany…


Il ne peut s'empêcher de sourire... D’accord il va mourir, mais lui, c’est de sa "belle mort" comme on dit, une mort naturelle… Toutes ses fonctions vitales vont s’arrêter à un feu rouge qui ne passera jamais au vert et qui, pour le moment, clignote encore sur l’orange.

Il repense aux jours heureux et aux jours maudits et il se dit qu’il a bien joué le coup.

Jeune homme, il était mal parti, quelques vols à l’étalage, il ne savait pas faire grand-chose à part peut–être parler, entortiller, embobiner les gens. Ça, pour avoir du bagout, il en avait, il aurait pu vendre la Statue de la Liberté.

Alors, chez Crooks&Traitors, il avait tout de suite fait impression. Engagé dès le premier entretien, voiture fournie, secteur jusqu’à 400 miles par jour, il aimait le challenge, la vente, la solitude et il adorait conduire. Il est rapidement devenu le meilleur vendeur de leurs produits d’entretien.

Toutes les semaines, son nom trônait au sommet du tableau des ventes, les autres l’admiraient ou le jalousaient, on le citait en exemple. Il gagnait bien sa vie, s’était marié avec Emily, avait acheté cet appartement pas cher près de la voie ferrée, bruyant c’est sûr, avec des trains qui roulaient jour et nuit, des wagons verts bleus ou rouges Crooks&Traitors… mais c’était sa boîte, son entreprise, et il était fier d’en faire partie.

Le temps passant, il n'avait plus le même enthousiasme et les jeunes recrues avaient les dents longues, il était devenu moins performant, son nom dégringolait du tableau jusqu'à se retrouver tout en bas. Après plusieurs convocations, Mr Crooks l’avait tout simplement renvoyé.

Il avait 50 ans. La maladie et la dépression avaient anéanti Emily qui s’était éteinte quelques années plus tard.

Il avait pu garder l’appartement grâce à la prime d'assurance décès de sa femme et des petits boulots ponctuels mais tous les jours, en regardant par la fenêtre, il voyait avec mépris défiler ces wagons verts bleus ou rouges de Crooks&Traitors qui partaient alimenter des dépôts de marchandises dans tous les Etats-Unis.

Au bout d'un certain temps, la petite boule de rancœur quotidienne qu'il avait accumulée fit place à la haine et à la vengeance. Il n’était pas question que cette ordure de Crooks s’en sorte comme ça, il fallait qu’il souffre comme lui avait souffert, il fallait qu’il disparaisse.

John conçu alors un plan machiavélique.

Depuis quelques jours, à chaque fois qu’il rentrait chez lui au cinquième étage sans ascenseur, une légère odeur de charogne lui agressait les narines. A force de chercher, il trouva l’intrus sous forme d’un rat 🐀 en état de décomposition avancée, coincé derrière un vieux radiateur hors service. 

Il allait chercher du papier journal pour l’envelopper et redescendre l’enterrer dans le terrain vague près de l’immeuble quand la voisine du dessous, intriguée elle aussi par cette odeur nauséabonde, grimpa très vite les quelques marches et le pria de ne pas toucher à la bête. Apparemment, des cas de peste avaient été constatés dans le quartier. Il l’a rassura et elle regagna ses pénates . Mais c’est alors que l’idée lui vint. Il avait lu ça dans un livre. Il fallait essayer, ça pouvait marcher. 

Il trouva une vieille boîte en plastique chez lui et avec une infime précaution, il fit glisser le rongeur dedans. Une fois rentré, il entrouvrit  alors la boîte et la coiffa d’une enveloppe ouverte pour essayer de recueillir les dernières puces infectées qui sautaient encore autour du rat.

Il referma soigneusement l’enveloppe, inscrivit l’adresse de Mr Crooks et y ajouta : "PERSONNEL - à remettre en mains propres".

Il redescendit les étages, interpella un gamin qui traînait par là et lui proposa dix dollars pour aller la porter directement au siège de l’entreprise en face.

Monsieur Crooks trouva l’enveloppe sur son bureau, il l’ouvrit, ne vit rien à l’intérieur, s’en étonna et mis le tout à la poubelle. C’est le soir que les démangeaisons apparurent, puis, quelques jours plus tard les ganglions. Quinze jours après, il était mort.

John avait épinglé l’article du journal sur son mur : "Mort étrange du célèbre patron de la firme Crooks&Traitors".

Ils n’avaient pas parlé de peste, ils ne voulaient pas que la panique s’empare des gens. Ce jour-là, John a souri.
C’était il y a vingt ans, ce salaud de Crooks était mort à 60 ans et lui il en avait 87... il l’avait bien eu !

Le feu orange s’est arrêté de clignoter et vient de passer au rouge et John sourit encore...

Commentaires

SY a dit…
Le bien-être après la vengeance... Sympa à lire cette petite nouvelle.
Continue à nous régaler ma petite Nono !
SY
false a dit…
Je vais continuer bien sûr... Merci
Anonyme a dit…
c'est ça, comme ça. Je suis ton admirateur inconditionnel. A quand le "Bouboule " ?
false a dit…
Merci 🥰

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