Le Pouvoir de la nature -

Augustine pédale. Peut-être un peu trop vite sur ce sentier jonché de ronces et de craquelures de goudron.
Ce matin, elle a regardé sa tasse de café et sa mousse délicate mais n’a pas frémi à son arôme stimulant, elle a juste ressenti une urgence, se plonger la tête dans une cuvette d’eau froide, courir à perdre haleine ou enfourcher sa bicyclette et pédaler avec fougue sans se retourner.

Elle devait stopper net ce découragement, cette tristesse qui la rongeait depuis plusieurs jours. Marre de ces mauvaises nouvelles diffusées en boucle à la télé ou à la radio ; maladie, contagion, masque, confinement, engorgement des hôpitaux, distanciation, assistance respiratoire, éloignement … même Eugène son voisin devenait inaccessible et ne venait plus faire la causette avec elle. Et puis…. cerise sur le gâteau...leur dernière trouvaille : « mise en quarantaine illimitée des vieux pour leur propre protection ".

C’était quoi cette connerie, la goutte de trop, vous savez, celle qui fait déborder le vase de la patience, de l’acceptation, de la résilience. Ne plus voir ses enfants, ses petits enfants, ne plus sentir et chérir leur peau de satin, ils voulaient probablement les faire mourir de solitude.

Comme tous les matins , elle alla parler à ses poules enfin surtout à Isadora, sa préférée, celle qui déployait ses plumes blanches en éventail quand elle s’approchait d’elle. Elle lui raconta sa lassitude et la poule écouta en la fixant de son œil gauche tendrement inexpressif,  tandis que le droit, qui n’en faisait qu’à sa tête, lorgnait sur les salades et les radis grignotés par les limaces et les prunes gisant sur le sol. Isadora aimait bien Augustine mais elle ne comprenait pas beaucoup ce laisser-aller inhabituel, elle toujours si joyeuse, dispensant sans compter, sagesse réconfort, encouragement,  générosité…

La vieille bicyclette hoquette , son pignon et sa fourche tremblent, affolés par le rythme effréné qu’elle leur impose. Soudain un caillou plus gros que les autres stoppe net la roue avant de l’engin et Augustine part en vol plané par-dessus son guidon pour atterrir lourdement dans le fossé. Sonnée, elle garde les yeux fermés. Elle pense rester là, le chemin n’a pas l’air fréquenté, elle pourrait quitter le monde sans bruit sans que personne ne s’en aperçoive avant longtemps. Disparue la peur de la solitude…

Elle ouvre quand même ses yeux qui sont immédiatement éblouis par l’éclat d'une fleur jaune soleil juste dans sa ligne de mire. La tige frêle et volontaire a percé le ciment, combattu la brûlure, l’asphyxie, l’empoisonnement, l’écrasement et au gagné la bataille de la vie. Elle se dressait fière et conquérante prête à en découdre encore s’il le fallait.

Augustine se senti envahie par la honte, elle avait été faible, elle possédait pourtant une source de vie inépuisable, son jardin. Jour après jour, saison après saison, elle jaillissait encore et encore rien que pour elle. Sa terre la maintenait en bonne santé, la régalait de ses friandises et lui transmettait sa force. Elle devait juste être patiente. Augustine était riche.

Elle se releva avec difficulté, gémit sous la douleur qui lui vrillait la cheville, redressa sa bicyclette et repartit en clopinant à côté, non sans avoir remercié la fleur courageuse pour son message muet.

Eugène voit la boiteuse arriver, il reste à distance (Covid oblige) mais lui fait comprendre qu'il prévient le docteur et ajoute qu'il aimerait bien connaître le nom du petit compagnon qui la suit à quelques mètres de sa roue. Elle se retourne et voit un chaton à carreaux blancs et noirs qui la regarde avec des yeux enamourés.

Augustine sourit, elle a ses fruits et ses légumes, sa terre, sa pluie, son vent, elle a Eugène, elle avait "Pied de Poule", le chat à carreaux et puis elle a Isadora.

Commentaires

SY a dit…
Que du coeur !

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