La Masterclass de Douglas KENNEDY
Exercice : Romancer sa vie quotidienne
- Monsieur Kennedy, je ne sais pas si vous allez trouver du romanesque dans ma vie actuelle, moi, j’ai du mal, voyez donc :
Texte réalisé durant le confinement.
- Le réveil sonne, je me lève comme un robot, les yeux fermés, clos depuis soixante- sept minutes, durée de ma nuit, je file sous la douche, j’entrouvre un œil, histoire de ne pas me tromper entre l’eau chaude et l’eau froide. J’émerge peu à peu. Habillage, maquillage, le tout en écoutant les nouvelles à la radio : « il n’y a pas assez de vaccins, pas assez de places dans les hôpitaux, inondations, disparitions inquiétantes, pollution, déprime des jeunes, déprime des vieux... »
Une fois bien découragée par les actualités, je pars au boulot, enfin disons que je descends au rez-de-chaussée et que je m’installe sur la partie droite de ma table de salle à manger. Là m’attend mon ordinateur professionnel, mes écrans, mon casque, ma doc, des stylos, des chewing-gums, des pastilles au miel et une très jolie lampe de bureau.
Mon amoureux, qui n’hésite pas à faire le déplacement depuis la cuisine, m’apporte thé, jus d’orange ou café. Je n’ai pas à bouger, l’inclinaison de mes cervicales est bloquée à 90°, mes avant-bras et mes mains à 45° et ma position reste la même jusqu’à midi, même si parfois je m’autorise un peu d’exercice comme croiser ou décroiser les jambes, me lever les fesses et me rasseoir, lever les yeux de l’écran pour suivre le flottement d’une toile d’araignée échappée à ma vigilance dans un coin du mur. Et puis, c’est l’heure du déjeuner... Chouette, je me lève, je me dérouille les jambes, je suis engourdie.
Je pars...
Je traverse le couloir et gagne la place qui m’est réservée à la table de la cuisine. Je m’assieds...Enfin ! Ce déplacement m’a épuisée... Mon amoureux a tout préparé...oui, il est à la retraite, il faut bien qu’il bosse un peu... On discute, je parle boulot, il me parle du chat, de ses photos, de ce qu’on fera lorsqu’on empochera la cagnotte du Loto, nous débattons sur la bonne taille des grains de poivre qui sortent du moulin et d’autres sujets hautement essentiels. Trois quart d’heure plus tard, il est temps de reprendre la route, je regagne mon fauteuil dans le salon et me visse solidement dessus pour trois, quatre ou cinq heures.
Parfois, un petit rayon de soleil éclabousse mon écran et je m’autorise un large sourire, exercice de déverrouillage de zygomatiques, mais je m’arrête vite, il ne faudrait tout de même pas que je me claque un muscle. Il m’arrive d’être prostrée, hypnotisée et de ne plus savoir si je suis au boulot ou à la maison. Hier, j’écrivais un mail important et sérieux à un client quand j’entends le lave-linge qui passe sur -essorage- : Tout de suite mon esprit vagabonde, c’est le blanc ou la couleur qui tourne ? Je demande à mon chéri d’aller voir et rassurée je finis mon mail en écrivant « Merci beaucoup, je t’aime » .... Ah ! Zut ! Concentre-toi s’il te plait, tu pars en vrille !
Quand mon travail est fini, je me dirige vers la moitié gauche de la table. Là, c’est la maison, c’est la partie chaussons et pantalon de jogging informe. Wha ! Comme on est bien chez soi ! Je me décontracte enfin.
Je change d’ordinateur, je regarde mes mails perso, j’adresse mes salutations distinguées à ma sœur qui vient de m’envoyer une photo de son petit-fils et je demande à mon chéri s’il a bien badgé avant d’aller faire pipi.
Je ne suis pas sûre d’aller bien...Qu’en pensez-vous Docteur Kennedy ? Quoi ? Vous n’êtes pas docteur ?
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