L'inconnue du taxi - Episode 3/8


Le taxi s’arrêta devant la maison bleue. Cette fois Billie avait pris avec elle son déjeuner et son sac de plage. Il fut convenu qu’il reviendrait la chercher vers 17h. 

Quand elle poussa le portillon, elle remarqua cette fois que le jardinet qu’elle avait à peine regardé la première fois était planté d’hibiscus, de bougainvilliers, de flamboyants et d’oiseaux de paradis, le tout complètement desséché exceptées les fleurs de frangipanier qui courageusement, gardaient la tête haute. Quel gâchis ! dit elle a voix haute. Elle ouvrit la porte et pénétra dans la grande pièce blanche. Elle s’extasia encore sur les magnifiques abat-jours et instinctivement regarda son bras où aucune étincelle ne brillait.

- Martha ? 

Pas de réponse. Elle décida d’ouvrir toutes les baies, celles de la pièce principale, celle de la chambre et celle de la salle de bain. Une lumière intense et dorée inonda l’espace. Quel spectacle ! Sur la terrasse en pierres qui dominait l’océan, elle aperçut en contre-bas les vagues qui s’écrasaient paresseusement sur les falaises. Billie était fascinée. 
Martha ? Tu es là Martha ? Pas d’étincelle… Elle était bel et bien partie comme elle l’avait annoncé. 

Une sensation étrange l’envahissait. Une fusion s’opérait irrémédiablement entre cet endroit et toutes les fibres de son corps. Elle visionna dans sa tête un transfert de données d’une clé USB à un disque dur. Elle était ce disque dur et elle ne pouvait rien faire, les données arrivaient, multiples, pressées, se piétinant sans vergogne de peur de ne pas atteindre leur destination. Au bord du malaise, elle alla chercher son déjeuner, nappa la petite table d’un torchon à carreaux prêté par le restaurant de l’hôtel, sortit sa salade riz crevettes, son gâteau à la banane, sa gourde d’eau et son thermos de café. La chaise était un peu bancale mais la vue saisissante. Tout se bousculait dans sa tête, la maison, la terrasse, l’océan, le stand au marché, elle n’était plus sûre de rien, elle sentait Martha partout dans la maison mais elle ne l’entendait plus. 

Tu m’as envoûtée c’est ça ? Tu es une sorte de sorcière ? J’ai l’impression que c’est toi qui prend mes décisions, je ne me reconnais plus et puis je dois aller voir ton stand, demain, je vais à Ste Marie...

Les heures passées sur la terrasse avaient été magiques. Après son déjeuner dans ce cadre idyllique, elle décida d’explorer un peu plus la maison. Elle dû remettre ses tongs car de nombreux résidus laissés par le vent et la pluie jonchaient le sol pierreux… des petits morceaux de roche, des bouts de bois flottés, des coquillages et même du sable. Elle se mit en quête d’un balai et commença à ouvrir tous les placards. Ils étaient nombreux et comme pour les baies vitrées, composés de portes à persiennes. Elle savait que Martha, selon ses dernières volontés avait fait don du contenu de la maison à un orphelinat local dont sa tante était elle-même issue. Elle n’était donc pas sûre de trouver ce qu’elle cherchait. Pourtant, juste à côté du coin cuisine, elle découvrit tous les ustensiles et produits de ménage dont elle avait besoin. Au-dessus du comptoir, des casiers de récup renfermaient un peu de vaisselle et quelques poêles et casseroles oubliées. Les rangements dans la chambre étaient vides, tout comme ceux de la salle de bain. Elle remarqua alors que cette vieille baignoire turquoise posée judicieusement devant la baie grande ouverte promettait de délicieux moments de détente en contact direct avec la nature exubérante.

Elle renvoya à la mer le sable, le bois et les petits cailloux, étala sa serviette de bain sur le sol et s’adossa à la façade. Tout en dégustant son café, elle comprit qu’elle n’était plus du tout sûre de vouloir se débarrasser de ce paradis. 

Le lendemain, cinquième jour, elle se rendit à Ste Marie, trouva sans peine le Marché et ses stands multicolores débordant de légumes et de fruits odorants et juteux, goyaves, mangues, bananes, letchis, papayes ou ananas. Une foule bruyante, hétéroclite, des paniers bariolés dans les mains,  se pressait, s'invectivait, discutait ou marchandait.

Un pêcheur qui proposait ses vivaneaux encore frétillants lui indiqua où trouver le responsable des stands. Celui-ci discutait fermement avec un marchand de légumes qui empiétait sur l’espace qui lui était imparti. L’homme recula finalement ses tréteaux et ses planches et reposa ses cageots de primeurs tout en grommelant des mots incompréhensibles mais qu’il n’était pas nécessaire de comprendre. Alors qu'il repartait dans l’autre sens Billie l’interpella : 

- Monsieur ! 
- Bonjour Madame ! 
- Je suis la nièce de Marta qui avait un stand de vanneries sur votre marché 
- Ah oui ! Pauvre Martha, elle nous manque beaucoup, vous avez hérité des Flamboyants je crois ! 
- Oui, c’est exact, mais je voudrais savoir ce qui s’est passé avec son stand, vous l’avez reloué ? 
- Ah mais non, c’est impossible, il est encore plein de marchandises et le loyer est réglé pour encore un mois et demi, justement j’attendais les directives du notaire pour savoir quoi faire parce que bien sûr, si personne ne se manifeste, je vais devoir le vider 
- Ah bon, mais le notaire ne m’en a pas parlé. Puis-je le voir ? 
- Si vous voulez, c’est simple, c’est le dernier au bout de l’allée principale 

Comme sa maison, l’échoppe de Martha se trouvait au bout du monde. A croire qu’elle ne voulait pas qu’on la trouve. Ils se frayèrent tant bien que mal un passage parmi la foule compacte jusqu’à la boutique recouverte en partie par une grande toile jaune. L’homme écarta la bâche épaisse et sortit ses clés. Il ouvrit la porte sommaire sensée protéger l’endroit des voleurs éventuels. L’intérieur regorgeait de paniers colorés, de nasses, de sacs, de lampes, du sol au plafond et même accrochés aux parois métalliques qui délimitaient l’espace. Tous ces objets provenaient d’artisans locaux et Billie pensa immédiatement aux bijoux qu’elle confectionnait, aux petits meubles qu’elle relookait, à tout ce qu’elle pourrait fabriquer et vendre ici en plus de ce qui s’y trouvait déjà. 

Alors qu’elle contemplait tout ce fatras magnifique son regard fut attiré vers son avant-bras gauche où  brillait une petite étincelle… 
A suivre...


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