L'inconnue du taxi - Episode 5/8

Une fois rentrée chez moi, je commençai par prendre un comprimé d’aspirine et filai sous la douche pour me rafraîchir les idées et la peau. J’avais besoin de réfléchir à ce qui venait de se passer et je me posai quelques instants sur ma chaise longue à moi, parfaitement semblable à celle de mon voisin. J’avais rêvé de Martha, j’étais avec elle, nous discutions de sa boutique et ça semblait si réel. Elle était belle, je n’avais jamais vu cette femme mais je l’avais créée de toutes pièces dans mon imaginaire. Quand ma tête eut repris sa taille normale, je constatai que comme d’habitude, j’avais faim, et les petits déjeuners ici étaient fabuleux. Je pris donc le chemin du restaurant. Mon plateau bien garni (avec un peu de tout ce qui était proposé) je me trouvai une petite table devant la plage. Je m’attaquai à ma première tasse de café quand l’homme chez qui j’avais dormi se planta devant moi, son plateau à la main. 

- Je peux me joindre à vous ? Après tout, nous avons déjà passé une nuit ensemble ! 
- Hum ! Oui bien sûr… Asseyez-vous 
- Alors, comme ça, vous avez fait la fête hier soir ? 
- On ne peut rien vous cacher 
- La migraine est partie ? 
- Pas tout à fait, mais je la contrôle – donc, vous aussi vous êtes en vacances ? 
- On peut dire ça 
- Vous êtes venu en famille ? Avec des amis ? 
- Non, je suis seul et vous ? 
- Moi aussi 
- Vacances ? 

Je lui expliquai la raison de ma venue, je lui parlais de la maison mais pas de mes visions. Lui, était charpentier de profession, veuf et était là pour écrire. Un ami qui devait lui prêter sa maison avait repoussé l'offre d’une semaine et il s’était retrouvé le bec dans l’eau avec un billet sur les bras et pas d’endroit où dormir. Il avait déniché ce séjour sur une plate-forme de voyages. Tout en l’écoutant parler, je percevais une grande mélancolie en lui et aussi de la douceur. Il aurait pu être le fils de Martha, grand, mince, brun, des yeux noirs. En fait je ne l’avais pas encore vraiment regardé et franchement, il était pas mal du tout.

Nous étions vite passés au tutoiement et notre petit déjeuner englouti, il me proposa, pour le dernier jour qui me restait, de m’emmener aux Flamboyants (il avait loué une voiture sur place) et de m’aider à peut-être prendre cette grande décision. Il fut convenu avec Nino, c’était son prénom, de se retrouver en début d’après-midi. Il était invité pour le déjeuner chez l’ami qui à défaut de lui avoir prêter sa maison l’avait convié à sa table. 

Billie proposa de demander au restaurant du thé glacé qu’ils pourraient déguster sur la belle terrasse de la villa. Après s’être gavés de fruits frais et de petits pains sucrés ils reprirent le chemin de leurs bungalows respectifs, chacun empruntant son allée. C’est seulement à ce moment-là qu’elle s’aperçut qu’il boitait légèrement. Sa jambe gauche était un peu raide et rendait sa démarche moins fluide qu’elle aurait dû l’être. Un accident ? Une maladie ? Peu importait en fait, elle avait d’autres problèmes sur lesquels se concentrer. 

Une fois rentrée, elle parcourut brièvement ses mails et vit que le notaire revenait encore à la charge. Il partait en congés et fermait son étude pendant un mois. Elle était son seul dossier urgent à finaliser et il comptait sur elle sans faute le lundi suivant. A défaut elle s’exposait à devoir régler des frais supplémentaires. Elle se sentait mal, maintenant elle doutait. Cette maison était si belle et le stand au marché représentait tout ce dont elle rêvait. Et puis Martha était là, elle sentait sa présence bienveillante et protectrice. Tant qu’elle resterait sur l’île, elle était sûre qu’elle se manifesterait à nouveau, même sans lui parler, elle reverrait l’étincelle… mais si elle repartait... 

Bon… Maintenant fini de procrastiner, c’était son dernier jour, elle devait en savoir plus sur cette femme, sa boutique et sa comptabilité, ses fournisseurs, ses affaires, ses dettes éventuelles même si le notaire n’en avait pas fait mention. Elle avait rencontré deux personnes qui la connaissaient, le chauffeur de taxi, le placier du marché et elle ne devait pas oublier l’orphelinat à qui sa tante avait donné le contenu de sa maison. Il était temps d’aller discuter avec eux. Après, tout s’éclaircirait, du moins elle l’espérait. 

Elle chercha le numéro du taxi : 

- Allo ! Oui bonjour, je suis Billie, la nièce de Martha 
- Oui Billie, bonjour, vous avez besoin de moi ? 
- Oui, je voudrais aller à l’Orphelinat de l’île ce matin, c’est loin d’ici ? 
- C’est sur l’île au Vent du côté des Flamboyants. Je vais les appeler pour savoir si Adèle est disponible , je peux venir dans une vingtaine de minutes, ça vous va ? 
- C’est parfait ! A tout de suite 

Elle enfila une robe légère et colorée, fourra son chapeau de paille dans son panier et inaugura de très jolies sandales dorées, achetées au marché la veille. Elle ajouta à sa tenue un collier à plusieurs rangs de petites perles plates et multicolores qu’elle avait confectionné elle-même et dont elle était très fière. Quelques gouttes de monoï sur ses bras et ses jambes et cinq minutes plus tard, elle sortait de l’hôtel.

 Le taxi était là. Il l'invita à monter tout en lui confirmant qu'Adèle, la Directrice de l'Orphelinat l'attendait. Billie avait préparé une liste de questions auxquelles elle espérait bien avoir des réponses constructives. 

- Je voudrais vous poser une question au sujet de ma tante mais avant tout c’est quoi votre prénom ? 
- Gabriel, comme l’ange 
- Oh ! C’est très joli comme prénom, Je voulais savoir si vous connaissez quelqu’un qui était au courant de ses affaires, particulièrement de sa boutique au marché ? Je dois vous dire que je ne suis plus aussi sûre de vouloir renoncer à la maison, j’ai l’impression d’être chez moi vous comprenez, c’est très étrange 
- Je crois que je comprends, vous savez ici nous croyons beaucoup aux signes, aux anges gardiens, aux esprits protecteurs, nous n’aimons pas expliquer l’inexplicable, il fait partie de notre vie et pour répondre à votre question, ma femme pourrait sûrement vous renseigner mieux que moi, comme je vous l’ai déjà dit, elles discutaient beaucoup toutes les deux. Il faut que vous parliez avec elle 
- Oui, c’est une bonne idée, mais je repars demain, je n’ai plus beaucoup de temps 
- Ben vous venez déjeuner ? Nous habitons tout près de votre hôtel, ma femme adore avoir des invités et vous pouvez même venir à pied, en sortant vous allez à gauche, vous prenez la première rue à droite, allée des Fleurs et c’est au n°52 
- Allée des Fleurs ? Comme c’est joli, je viendrai avec plaisir 
- Je vais passer un coup de fil à Rosette, c’est ma femme, pour lui dire que la nièce de Martha veut lui parler, elle va adorer  

Rosette sembla ravie à l'idée de la rencontrer. Ils longeaient à nouveau cette côte aride et escarpée où palmiers et savane jaune vif se disputaient le panorama. Heureusement, pour adoucir la rudesse de l’environnement, des frangipaniers odorants et des bougainvilliers rose vif et violet bordaient les quelques habitations. Toute à sa contemplation Billie sursauta quand Gabriel freina légèrement pour tourner à gauche. La voiture poursuivi son chemin sur quelques centaines de mètres et stoppa devant une immense grille en fer forgé un peu rouillée sur ses gongs. Il sorti, appuya sur un interphone et demanda à parler à Adèle. Deux minutes après, les grandes portes s’ouvrirent dans un grincement métallique. 
A suivre...





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