430 et les autres -
"Courir sur la plage, à l'aube, accompagné du vol des goélands était un plaisir absolu que rien ne pouvait gâcher, ni la pluie, ni les rafales, mais ce matin, son pied buta contre un objet à demi enseveli dans le sable qui faillit l'envoyer au tapis : une bouteille en verre à l'intérieur de laquelle se trouvait une lettre jaunie."
Amanda écrit :
- « La jambe gauche de Tobias fléchit plus qu’il ne l’aurait voulu lui arrachant un cri de douleur. Ah ! ce satané genou ! L’objet coupable était une bouteille en verre épais avec un bouchon de liège noirci par la houle et certainement un long séjour dans la mer. Quelle poisse, il avait pourtant trouvé un bon rythme de course et sa respiration était régulière. Putain d’arthrose ! Il n’avait même pas quarante ans... » Il tira sur le bouchon sans succès. Le réveil de son rhumatisme l’agaça fortement et il fut tenté de rejeter le flacon à la mer, mais il se ravisa, ce papier à l’intérieur attisait sa curiosité. Il décida de remettre sa course au lendemain et en boitillant, il prit la direction de sa cabane « les pieds dans l’eau » comme indiqué sur l’annonce de l’agence de location. Le petit cube design en bois brun qui l’abritait depuis une semaine était absolument parfait pour lui : 30m2, un lit, un paravent pour le cacher, un coin cuisine, une table, deux chaises, une douche et des toilettes attenantes, 2 baies vitrées ouvrant sur l’océan et une petite terrasse pour lire, écouter de la musique, manger ou dormir. »
« Le tire-bouchon était encore sur la table. La veille, il s’était gavé d’huîtres, de crevettes, de langoustines et autres délices marins qu’il affectionnait particulièrement, surtout quand ils étaient accompagnés d’un verre ou deux de Muscadet. Ne disait-il pas : « les fruits de mer sans vin blanc, c’est comme « un printemps sans fleurs, c’est triste ». Enfin ça, c’était avant, quand Tobias était drôle et en forme. Il extirpa de la bouteille la feuille enroulée à l’intérieur. Sur la première ligne, une série de numéros. En dessous, un texte rédigé à la main et en bas une date :
-430 – 29 – 7- 11 – 22. - Ces 5 nombres te sont prêtés pendant 3 jours à compter de cet instant. Repère-les, utilise-les à volonté. Pour cela, sois attentif aux signes, ouvre tes yeux, aiguise tes sens, laisse ton esprit en éveil. Ils ont le pouvoir de te remettre sur le bon chemin qu’assurément tu as dû quitter il y a quelques temps. Dans 4 jours, tu relanceras cette bouteille dans la mer. Elle contiendra une nouvelle feuille sur laquelle tu auras recopié ce texte sans rien y changer à part l’endroit où tu l’auras trouvée et la date de ta découverte. N’oublie pas, c’est ta chance, ne la laisse pas passer. Plage d’Océan City – Maryland USA - Le 18/09/2012 »-
Les doigts d’Amanda s’immobilisèrent sur le clavier. Elle était bien partie mais patatras, le fil de ses idées venait de se rompre. Comme toujours, la panne se matérialisait par un assourdissant vide sidéral. Son cerveau devenait creux. Elle leva les yeux au plafond, observa longuement une araignée qui tissait méthodiquement sa toile puis passa au canapé où une énorme pile de documents, de livres et de photos en équilibre précaire, patientait depuis un mois pour être triée et n’en garder que l’essentiel.
Pff ! c’est nul ce texte ! Voilà plus de quinze jours qu’elle planchait sur ce fichu concours. Elle faisait du sur-place, ses personnages défilaient sur son écran : d’abord un homme, puis une femme, puis une autre plus âgée et finalement un homme plus jeune, le Tobias en question, mais tous étaient plus inconsistants les uns que les autres. Encore 3 jours pour envoyer sa nouvelle. Ce sujet rentrait pourtant complètement dans ses cordes.
Un début de texte imposé par la plateforme d’édition et un beau roman à écrire ensuite... une belle histoire... une romance d’aujourd’hui... « oui, je sais, certains ont déjà entendu ça quelque part... » vous ajoutez un peu de fantastique et la mer... c’est tout ce qu’elle aimait. Il fallait se rendre à l’évidence, elle n’y arriverait pas à temps.
Elle avait décrété qu’à sa retraite, elle écrirait, des nouvelles, des romans, des articles, enfin des trucs quoi. S’inscrire à des concours lui semblait intéressant pour débuter et se frotter à ce monde fascinant et inconnu des écrivains. Il fallait bien avouer que pour le moment ce n’était pas très concluant. Elle surligna son texte et son doigt resta en suspens au-dessus de la touche SUP.
Et si Tobias avait encore des choses à dire...
Amanda écrit :
- « Tobias sourit. Quel étrange message. Un pari d’adolescent ? En tout cas la lettre avait fait 5000, 6000 kms ? Un bien long voyage jusqu’à lui. Ces histoires invraisemblables, ça n’était pas son truc, lui le pragmatique, le terrien, le sans imagination comme disait Emily quand elle était en colère. Ah oui, Emily, il n’y avait pas pensé depuis 12 minutes à peu près, un record qu’il devrait battre au plus vite. Il était d’ailleurs là pour ça... l’oublier et passer à autre chose. Maintenant ça faisait six mois, elle était heureuse comme jamais et lui n’avait toujours pas tourné la page. Penser à elle lui fit battre le cœur plus vite et il lui sembla sentir son parfum mêlé aux embruns et à l’odeur piquante des algues brunes.
Elle aurait aimé qu’il joue le jeu, que pour une fois il soit irrationnel, déraisonnable, elle aurait souri, l’aurait enlacé en lui chuchotant des mots doux à l’oreille. Il recopia le texte conformément aux indications, le remit dans la bouteille et la scella avec un bouchon de Muscadet millésimé. Dans 4 jours, elle reprendrait son voyage au rythme des courants. Emily serait contente de lui, même si ça n’avait plus d’importance. »
Il étala le papier jauni sous le plastique transparent qui servait de nappe sur la table et observa la série de chiffres. Elle commençait par 430. Faire attention aux signes... d’accord, mais comment fait-on cela ? Il était venu ici pour prendre des décisions, pour arrêter de courir après un passé révolu. Il avait bel et bien été trahi par son meilleur ami et sa propre femme mais il devait encaisser et passer à autre chose. Il s’allongea sur un transat et reprit la lecture d’un des livres qu’il avait apportés avec lui. Il cocha une des pages et souligna une partie du texte : « Il vivrait comme il le déciderait et dans son propre intérêt. Rien ne passerait avant cela, ni le travail, ni les amitiés, ni les relations avec les femmes. Ces choses-là étaient des composantes précieuses mais elles ne définissaient pas sa vie qui dépendait de lui seul. » Et là, ses yeux tombèrent sur le numéro de la page : 430... Amusé et troublé à la fois, il ferma le livre. »
Ah oui, là, elle tenait quelque chose. Amanda décida de le garder sans avoir la moindre idée de ce qui allait arriver à son personnage. Elle avait encore 2 jours devant elle. La pile de livres venait de s’effondrer et le roman de Ken Grimwood avait atterri à ses pieds. Le héros mourait subitement d’une crise cardiaque à 43 ans puis se réveillait tout de suite après dans sa chambre d’étudiant à 18 ans, prêt à recommencer sa vie mais avec le souvenir de sa précédente existence. Qui ne rêvait pas d’avoir une seconde chance de vivre sa vie tout en connaissant les pièges et les chances qu’il allait rencontrer. L’auteur avait 39 ans quand il avait publié ce roman, l’âge de Tobias.
Elle laissa tomber son texte pour donner une caisse de vaisselle ébréchée à son chéri qui partait pour la déchetterie.
Amanda écrit :
- « Le lendemain, comme tous les midis, il déjeuna aux « Mouettes », un café-restaurant typique de la région et passa le reste de la journée à visiter les environs qu’il connaissait pourtant bien. Il se coucha tôt et dormit longtemps. La psychologue lui avait parlé du sommeil refuge. On peut dire que sur lui, ça fonctionnait du tonnerre. Huit heures sans bouger un muscle, comme totalement anesthésié. Le lendemain, il se réveilla fatigué, comme abruti par des somnifères qu’il n’avait pas pris. Sa tasse de café à la main il considéra le message de la bouteille : 430 ! Une sacrée coïncidence, mais quand même c’était déroutant ! Il reprit le roman et la phrase soulignée résonna en lui : « sa vie dépendait de lui seul » C’était vrai. Pourquoi continuer à effectuer un travail qui consistait à rédiger des notices et des modes d’emploi, trouver et synthétiser la bonne légende et le bon picto pour que l’utilisateur puisse monter son meuble sans se prendre la tête ? Il réalisait qu’il n’avait jamais fait de véritable choix. Il avait juste suivi un ami qui travaillait là et succombé aux avances insistantes d’Emily. Il était temps de remédier à cette passivité. Pour commencer il allait quitter son emploi et accepter la proposition de Seb au restaurant. Quand il était jeune, il rêvait de faire une saison d’été au bord de la mer. Travailler « aux Mouettes » dans ce village touristique et vivant, ça lui plaisait bien. Contrairement à Emily, il adorait la Bretagne depuis toujours et particulièrement le Finistère, ses couleurs tropicales, ses paysages sauvages et l’énergie qui s’en dégageait. Avoir pris cette décision le rendit plus léger. Il reposa le roman sur la table à côté de la liste des nombres et ses yeux s’arrondirent quand il regarda de plus près le deuxième chiffre, c’était le 29... Comme le Finistère ? »
Cette fois, elle avait son personnage et son histoire aussi. Les phrases s’enchainaient sans difficulté. Désormais retraitée, elle découvrait, à vivre tous les jours dans sa maison qu’elle ne l’avait jamais réellement habitée. Elle avait posé ses valises il y a bien longtemps sans prendre le temps de s’y installer. Le décor ne lui convenait plus. Avec tout ce temps pour elle, elle avait pensé se reposer, vivre à son rythme et en finir avec la pression, mais une évidence s’était imposée jour après jour, tout ce qui ne lui semblait pas essentiel au reste de sa vie devait disparaître. Elle étouffait, avait besoin de place, de faire le vide, de régler son compte à son ancienne vie afin d' accueillir la nouvelle.
Ses pensées se bousculaient et se marchaient les unes sur les autres telles des objets hétéroclites dans un panier sans rien de commun entre eux mais qui allaient tous au même endroit en même temps. Elle voulait repenser la déco des pièces, changer les meubles de place, repeindre les murs, vendre, donner, jeter et tout cela très vite.
Amanda écrit :
« - Sans réfléchir plus, il appela Seb et lui confirma sa présence pour la saison estivale qui démarrait dans 15 jours. Ça lui laissait le temps de donner sa démission et de louer sa cabane deux mois de plus. La vente de sa maison le lui permettait d’autant que tous ses repas seraient pris en charge. Après la saison et bien il verrait, il ferait « attention aux signes » ... Il était fier de cette première décision « Sa vie dépendait de lui seul », la maxime était imprimée dans sa tête tout comme la liste des numéros présumés chanceux. L’indécrottable terrien était en train de muter. Son ami lui donna rendez-vous le lendemain avant le service du midi pour discuter des formalités de son nouveau job et lui présenter sa sœur qui ferait la saison avec lui. Voilà, tout se mettait en place et il n’avait pas pensé à Emily depuis 2 jours. Il lui restait à étoffer un peu sa garde-robe composée de 2 bermudas et 3 t-shirts. Il prit la direction du centre-ville et en passant devant la pharmacie, il jugea utile de faire provision d’anti-inflammatoires, son genou devenant parfois un peu trop susceptible.
La femme souriante à qui il s’adressa lui présenta un flacon de gélules dorées et lui certifia qu’elles faisaient des miracles. Il ne fut même pas surpris quand il vit le nom du produit : Chondro-7. »
Plus qu’une journée et il faudrait envoyer sa Nouvelle. C’était jouable. L’imaginaire avait repris sa place. Elle adorait cette sensation de puiser à volonté dans les mots, les phrases, les idées à disposition dans son cerveau. Elle s’arrêta quand ce fut l’heure de déjeuner car cuisiner l’apaisait. Rien de tel pour évacuer les tensions : éplucher des légumes, remplir d’eau une casserole, faire fondre du beurre dans une poêle, malaxer une pâte. Des gestes basiques, répétitifs. Exit les pensées parasites, stop au ressassement. Amanda gratta les moules qu’elle avait achetées le matin-même au Marché. Le parfum de l’oignon frit dans le beurre arrosé de vin blanc chatouilla agréablement ses narines. Elle versa les coquillages dans le faitout, ajouta du persil, une branche de thym et les laissa s’ouvrir doucement sous la chaleur de la flamme. Elle songea aux aménagements qu’elle pourrait apporter dans les différentes pièces de la maison. Ils seraient somme toute sommaires, leurs revenus de retraités ne leur permettaient pas les transformations qu’elle rêvait de faire. Casser un mur, ouvrir une baie vitrée, ajouter une extension en bois. Rien de tout cela ne serait possible, mais une nouvelle peinture, de nouveaux tapis, une nouvelle disposition des meubles et la magie opèrerait, enfin elle l’espérait. En attendant, elle devait apporter un gros carton de vêtements chez Emmaüs.
Amanda écrit :
- « Et voilà ! Plus que 2 numéros dans la liste. Il devait être attentif. Tobias commençait vraiment à s’amuser. Le lendemain, en pleine forme, il se rendit à son rendez-vous à pied, sans douleur aucune. La sœur de Seb n’était pas arrivée et ils s’installèrent en terrasse avec un café pour l’attendre. La vue était magnifique, ils étaient dans une anse, des rochers roses pointaient à l’horizon, des vaguelettes s’écrasaient sur les galets dans un clapotis apaisant. Il était bien, en accord avec lui-même et pour la première fois depuis longtemps, il était heureux. Il sursauta quand un tourbillon de mèches rousses et frisées vint s’assoir en face de lui après avoir claqué une bise sonore sur la joue de Seb. Son ami fit les présentations et Tobias ressenti alors un étrange phénomène. Il ne put détacher ses yeux de la créature qui lui faisait face. Sa beauté singulière le fascina. Aucun mot ne sortit de sa bouche, il était devenu muet. Il pensa que c’était peut-être ça le coup de foudre, cette fulgurance qui vous transperce le cœur et vous coupe le souffle. L’éclat magnétique de ses yeux turquoise semblable à la mer qui les entourait l’obligea finalement à détourner la tête. Son regard se posa alors sur la pendule au-dessus du bar, l’heure affichée le sortit instantanément de son hébétude, il était 11 h 22. A ce moment, la parole lui revint et il sut que le lendemain, sans doute aucun, il jetterait la bouteille à la mer. »
Amanda tapa le mot « Fin » sur son clavier. Elle avait réussi et le résultat lui plaisait. C’était une jolie histoire. Elle avait maintenant besoin d’aller prendre l’air et de se dégourdir les jambes. Avec son chéri, ils prirent la direction d’un chemin de terre qui longeait des fermes et des champs avoisinants jusqu’à une rivière où des pêcheurs de passage avaient planté leur tente. Il avait beaucoup plu la veille et ses tennis autrefois blanches s’enfonçaient dans les sillons boueux que les roues des tracteurs avaient creusés. Elle buta soudain contre un objet à demi enterré et se rattrapa de justesse à son homme. Une fois débarrassé de la terre qui y était collée, ils découvrirent un petit coffret en bois qui bien que fermé à clef n’opposa pas grande résistance à l’ouverture. A l’intérieur se trouvait une feuille jaunie mais bien conservée sur laquelle on pouvait lire : 430 7 29 11 22.
Elle eut un étourdissement, ne comprenant rien à ce qui se passait. Amanda avait inscrit des nombres au hasard dans son texte, comment pouvaient-ils se retrouver ici. Quand elle lui eut raconter l’histoire de Tobias, son chéri, toujours positif, lui proposa d’aller immédiatement jouer les nombres au loto. Pourquoi pas ? Afin que tout rentre dans les cases elle joua le 4- le 30- le 7- le 29- le 11- et le 22. Un mois plus tard les voisins constatèrent que de gros travaux avaient lieu chez Amanda. Il était question de rajouter une extension en bois et des pièces supplémentaires...

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