La Madeleine de Proust -

 C’est comme si tous les câbles de l’ascenseur de ma vie avaient été sectionnés d’un coup. Il se met à dévaler les étages à toute vitesse et je n’ai rien à quoi me raccrocher. Je tombe inexorablement, la tête la première dans le vide, le corps suit mais il est désarticulé comme un pantin.

Voyons... J’étais en train de visiter cette maison, Cora avait tant insisté, il faut dire que c’est une sacrée baraque, presque un petit château et j’ai les moyens de lui offrir.

Le rez-de-chaussée, le salon, le bureau, la cuisine, c’est vrai que c’est joli et ce bow-window aux vitres colorées, quelle beauté ; Les chambres, les deux salles de bains au premier avec leurs boiseries précieuses font la joie de mes filles qui qualifient ce côté « vieux et démodé » de finalement très « cool ».
Je les ai laissées se chamailler sur le choix de leurs chambres et j’ai continué à monter les marches. Elles menaient au grenier, j’ai poussé la porte, elle avait un loquet à l’ancienne et je suis entré…

Bam ! Je viens d’atterrir. Je transpire, j’ai chaud, j’ai froid, je ne suis plus Monsieur Fatherless, le célèbre homme d’affaires, le chouchou des médias, celui à qui tout réussi… Non…. Je suis le petit Jack, celui dont personne n’a voulu...

Le choc m’a coupé les jambes. Je me suis laissé glissé le long du mur, je regarde fixement la fenêtre et des voix me parviennent du temps jadis, d’un temps que j’avais presque oublié :

- Jack ! Viens à table, ils sont tous au réfectoire ! Allez, dépêche-toi ! Arrête avec cette fenêtre !

J’ai cinq ans, je ne suis pas laid, je ne suis pas bête, je sais même lire les graffitis sur les murs :

« Vien me cherché man » - « Rémi est sal » - « jème pa le surveillan » …

Jour après jour, année après année, grimpé sur un tabouret au début, le nez collé à la petite fenêtre ovale dont le carreau unique était sale, fêlé et tapissé de toiles d'araignées, j’ai attendu qu’on vienne me chercher, qu’on vienne me choisir.

Au-delà de l’immense grille en fer forgé à l’entrée de l’orphelinat, mon imagination s’envolait. Comme dans un film, je me mettais en scène :

- Je traversais la route, je courrais à travers champs, je cueillais des coquelicots, j’en perdais les pétales en route, les orties me piquaient, je me tordais les chevilles, je croisais des vaches, des chevaux, des lapins, je leur parlais, je franchissais des talus, des ruisseaux, des gens me saluaient, mes petits poumons suffoquaient mais je continuais, jusqu’à ce qu’elle apparaisse :

- Une jolie petite maison, un jardin, des fleurs, des arbres fruitiers, une maman qui m’ouvre ses bras, un papa qui caresse mes cheveux, des livres entassés sur une chaise près de la cheminée, une chambre rien que pour moi avec une belle couverture bleue et surtout une voiture devant la maison (pas plus de quatre places) je ne suis jamais monté dans une voiture, je ne connais que les autobus.

- Mais où donc étais-tu mon Jacquot ? s'inquiétait ma maman

- Viens prendre ton goûter ! Et puis non, viens d’abord me faire un câlin

Je me lovais dans ses bras parfumés de lavande, j’étais son petit Jacquot, j’étais son amour.

Mais personne n’est venu me chercher. Je n’étais pas maltraité, je n’étais pas malheureux, c’est juste que je n’étais pas heureux.

Grâce à cette petite fenêtre j’ai appris à attendre, à être patient, j’ai cultivé l’espérance, le rêve, l’imagination. Ça a été si long…

On appelait ça "un œil de bœuf » cette lucarne bizarre. En ce moment, j’ai la même devant les yeux, la vitre est sale, cassée, la peinture dorée est ternie et les toiles d’araignées frissonnent tout autour.

Je croyais venir de nulle part mais je viens de comprendre, mes racines à moi c’était juste ma fenêtre, mon ouverture sur le monde, ma maison.

Je suis enfin arrivé chez moi.

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