L'inconnue du taxi - Episode 2/8
Billie sursauta et fit un tour sur elle-même
- Tu es là ? Tu es vraiment là ? Je n’ai pas rêvé ? Je ne te vois pas
- C’est bien moi, je suis Martha et on ne peut pas voir les esprits, regarde ton bras gauche !
Billie s’exécuta et aperçut l’étincelle qui luisait sur sa peau. Tu ne dois pas avoir peur, je vais bientôt partir, ton oncle m’attend. Pourquoi ne pas t’assoir sur cette chaise, je l’ai laissée exprès pour toi pour que tu contemples mon paradis et que tu ne veuilles plus le quitter
- Martha, c’est très beau mais ma vie n’est pas ici, je viens d’acheter un appartement en métropole et je n’ai pas les moyens d’entretenir les deux.
- Assieds-toi simplement, laisse faire la magie. Moi je m’éclipse, j’ai fait mon job. Quelle que soit ta décision, ce sera la bonne car tu auras vu « Les Flamboyants » et tu auras compris. Je te souhaite une belle vie ma chérie et surtout, n’écoute que ton cœur, le reste s’adaptera toujours…
- Martha ? Martha ?
L’étincelle avait disparu. Elle s’assit sur la chaise et contempla l’océan a perte de vue puis ferma les yeux. Elle s’enivrait de sa fraîcheur, de son odeur de fleurs sauvages. Il se passait quelque chose, une étrange sensation s'insinuait en elle, dans tout son corps comme dans sa tête, une béatitude, une sérénité, un calme qu'elle n'avait jamais ressentis de toute sa vie. Etait-ce un piège ? Un sortilège concocté par Martha pour la piéger ?
Elle était chez elle, c'est tout.
Mais un Klaxon insistant la sortit de sa rêverie. C’était le taxi qui revenait la chercher. Elle sauta de la chaise, referma les portes et regagna la voiture. Ses pensées s’entrechoquaient dans sa tête, l’horizon lui apparaissait encore plus flou qu’à son arrivée, son rendez-vous avec le notaire avait lieu dans huit jours, le lendemain de son retour. Elle avait une semaine pour choisir son destin…
Arrivée dans son bungalow, Bille ouvrit son ordinateur et consulta ses mails. Rien de particulier à gérer en urgence sauf celui du notaire qui lui rappelait leur rendez-vous de la semaine suivante. Ce qu’elle croyait être un agréable séjour se transformait en casse-tête existentiel. Mais il était l’heure du déjeuner et elle réfléchissait toujours mieux le ventre plein. Elle enfila un paréo sur son maillot et trouva une place à une grande table du restaurant déjà occupée par une jeune femme et deux bambins. Elle avait choisi un cari d’agneau dont on l’avait assurée qu’il n’était pas trop épicé.
Quand des chamailleries et des cris lui firent lever le nez de son assiette, elle comprit qu’elle s’était installée auprès de ses turbulents compagnons de voyage, les gamins bruyants et insupportables qui lui avaient pourri son vol. Leur mère, imperturbable, semblait ailleurs et avait visiblement démissionné de ses obligations. Ses tempes devenant douloureuses, la patience de Billie était limitée.
Elle avisa une petite table pour deux qui venait de se libérer et sans un mot pour sa voisine, attrapa son plateau et partit s’y installer. Là, elle se sentit tout de suite mieux. Le cari était bon, la musique était douce, les conversations audibles mais sans excès. Elle pouvait enfin se détendre. Elle venait d'avoir 40 ans, elle n’avait plus de boulot, plus de chéri, pas d’enfant, se sentait laide, grosse et avait perdu toute confiance en elle. Elle était restée amie avec Jonas mais il ne lui pardonnait pas de l’avoir quitté et d’avoir envoyé valser un job bien payé et sécurisant, tout ça parce qu’elle avait besoin « de vivre sa vie ».
Elle était ce qu’on appelle une « manuelle ». Elle savait fabriquer des bijoux, des décorations pour les jardins, des mobiles, des lumières solaires, des tourniquets multicolores, des lanternes avec des vieilles carafes ou des bouteilles, elle redonnait vie et un nouvel usage à des meubles cassés, elle savait cultiver les légumes et faire pousser des plantes et des fleurs, elle réutilisait tout, c’était la reine de la récup et Jonas souffrait du fatras accumulé dans leur appartement. A force d’entendre ses récriminations ajoutées à l’ennui qu’elle éprouvait chaque jour pour aller travailler, elle s’enfonçait doucement dans la dépression.
Un jour, la nouvelle était tombée, elle était l’héritière de son oncle, un homme qu’elle n’avait pas vu souvent mais qu’elle aimait bien. Ce fut le déclic, elle allait enfin avoir les moyens de vivre comme elle l’entendait, elle vendrait Les Flamboyants et grâce à cet argent créerait sa propre entreprise.
Pour commencer, elle vira Jonas de chez elle et envoya en même temps sa démission à son entreprise. On lui avait assuré que dans la semaine, la Case créole aurait trouvé preneur, plusieurs acheteurs s’étant déjà manifestés. Elle programma son voyage rendu obligatoire par les dernières volontés de Martha et s’envola vers l’île de son oncle, bien décidée à profiter d’une douce semaine de vacances.
Depuis sa visite et sa rencontre virtuelle avec sa tante, Billie était perturbée. Elle avait parlé avec un fantôme et visité un endroit qui l’attirait comme un aimant. Nager lui éclaircirait les idées. La mer était chaude et calme. Elle se laissa flotter mollement en contemplant le bleu du ciel dépourvu de nuages, à la recherche de la petite étincelle ou d'un signe de Martha à ses côtés. Une idée s’imposait à elle, balayant toutes les autres : retourner aux Flamboyants…
Elle programma une nouvelle visite pour le lendemain. C’était le même taxi et quand elle lui donna l’adresse, il la reconnut :
- Alors c’est vous la nièce de Martha ?
- Oui, c’est moi
- Vous allez être bien chez elle, vous verrez
- Oh mais je n’habite pas là, je vis en métropole, je suis ici pour vendre Les Flamboyants
Bizarrement, Billie n’était pas sûre de penser vraiment ce qu’elle venait de dire.
- Oh ! quel dommage ! C’est une maison si agréable ! mais c’est sûr, vous trouverez sans problème
un acheteur ; déjà, de son vivant il ne se passait pas un mois sans que Martha refuse une offre d’achat.
- Oui, c’est ce qu’on m’a dit… vous connaissiez bien ma tante ?
- Oh oui, elle était connue dans toute l’Ile pour son sourire, sa gentillesse, sa gaité et surtout pour son stand de vanneries et de déco au marché de Ste Marie, d'ailleurs ma femme était une de ses fidèles clientes - Ah bon, elle avait un stand au marché ? Mais il est devenu quoi ce stand ?
- Ah ça, je n’en sais strictement rien, j’imagine qu’il est à louer maintenant
Un stand au marché ? de la vannerie ? Elle repensait aux imposantes suspensions dans la grande pièce de la maison. Cette Martha commençait à l’intriguer, elle avait envie d’en savoir plus sur elle et regrettait de ne pas l’avoir questionnée quand elles avaient échangé par « esprit » interposé. Peut-être aurait-elle la chance de pouvoir continuer leur conversation.
A suivre...

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