L'inconnue du taxi - Episode 4/8

Au Marché, cet étalage de victuailles, toutes plus appétissantes les unes que les autres lui avaient donné faim. Billie avait remarqué que peu importait son état d’esprit, triste ou gai, rien ne lui coupait l’appétit - ce qu’elle regrettait parfois - Attablée devant une assiette de gambas joliment accompagnée d’une brochette de fruits grillés, elle songeait à ce qui s’était passé à la boutique. Encore une fois elle avait eu l’impression d’être chez elle. Elle avait vu l’étincelle sur son bras mais Martha ne lui avait pas parlé. Pourtant elle était là, elle en était sûre, elle avait senti sa présence à ses côtés comme un guide qui lui faisait visiter les lieux. 

Quand elle était sortie, la lueur avait disparu. Il ne lui restait qu’un jour et demi pour décider de sa vie mais aussi pour profiter de cet hôtel superbe.
Elle décida qu’elle allait réfléchir en bronzant, en nageant et en allant danser le soir, ce qu’elle n’avait pas encore fait depuis son arrivée. Elle avait fait la connaissance sur la plage d’un groupe de filles un peu plus âgées qu’elle, venues pour faire la fête. Elles l’avaient invitée plusieurs fois à partager leurs soirées endiablées mais Billie avait toujours décliné. Cette fois, elle avait accepté. 

Elle se pomponna pour la première fois depuis son arrivée, enfila une jolie robe chinoise en satin vert doré, ce qui allait très bien avec ses cheveux noirs et frisés. La robe avait dû rétrécir car elle se trouva le popotin un peu proéminent, à moins que…évidemment.... Bien sûr, elle avait des formes et même plus que pas assez mais une vendeuse lui avait dit un jour : « je vends des robes moulantes pour les filles comme toi, quand rien ne dépasse, j’ai l’impression d’habiller un point d’exclamation » 

Billie avait décidé de la croire pendant un certain temps et puis la déprime lui avait fait adopter les robes sacs poubelles pour tous les jours. Vite enfilées, vite enlevées, vite lavées et repassées. Ce soir elle ferait un effort. Les petites merveilles qu’elle avaient vues dans la boutique de Martha lui donnaient à nouveau l’envie d’être coquette. Elle se maquilla légèrement, fabriqua un simili chignon ébouriffé, constata qu’elle avait pris des couleurs et se trouva jolie pour la première fois depuis longtemps. Décidément, celle île était pleine de surprises. 

Au moment de partir elle se rendit compte qu’elle avait complètement oublié d’emporter des chaussures. Elle regarda d’un air dubitatif ses baskets et ses tongs et en soupirant enfila ces dernières qui heureusement étaient noires. Elle retrouva les filles en train de siroter le cocktail maison où le rhum semblait occuper la plus grande place. Elle commanda la même chose pour se mettre dans l’ambiance et la boisson faisant vite effet, chacune raconta en quelques mots sa vie, son œuvre et ses projets. Deux d’entre elles étaient mariées et heureuses, la troisième était célibataire mais cherchait un amoureux et la quatrième venait de divorcer, motif du séjour organisé en son honneur. C’est en dînant et après quelques verres de rosé que Billie osa parler de Martha et de son fantôme.
Les filles commencèrent par écarquiller les yeux et éclatèrent de rire : 

- Et ben moi ma grand-mère elle me tire encore les oreilles quand je dis des gros mots et pourtant elle est morte depuis vingt ans ! 
- Vous ne me croyez pas mais pourtant c’est vrai 
- D’accord, c’est vrai, t’es une marrante toi  
- Bon alors cette maison tu vas la garder ? 
- Moi, à ta place, je la garderais, c’est plus cool de vivre ici non ? 
- Pas moi, on a vite fait le tour d’une île et je crois qu’on finit par s’y ennuyer 
- Je n’ai pas pris de décision, mais avec vos avis contradictoires, ça ne m’aide pas beaucoup ! 
- Bon ! Tu feras bien comme tu veux, pour le moment, si on allait danser ? 
- Heu… Billie, tu dis à Martha de venir avec nous ? 

Billie savait qu’on ne la croirait pas, mais ça lui faisait du bien d’en parler et puis l’alcool l’avait désinhibée et elle se sentait bien. Elles se trouvèrent une table bien placée, commandèrent d’autres cocktails et gagnèrent la piste tout en se déhanchant avec souplesse. Un groupe de musique locale enchaînait les segas pour le plus grand bonheur des danseurs. Billie fit de son mieux pour suivre le mouvement mais n'était visiblement pas aussi douée que ses copines, elle marcha sur quelques pieds qui à son avis n’auraient pas dû se trouver là. Des hommes leur tournaient autour et la fille qui était célibataire trouva un partenaire pour discuter et peut-être plus. Mais à minuit, tout s’arrêta. Les vacancières s’attardèrent au bar et Billie, passablement éméchée, jugea préférable de rentrer. 
Elle hésita sur le chemin qui menait à son bungalow, la tête lui tournait, son équilibre laissait à désirer et quand elle vit enfin sa petite terrasse avec la chaise longue, elle s’y écroula comme une masse et sombra immédiatement dans un profond sommeil. 

-  Alors comme ça tu fabriques des bijoux ? 
-  Oui, avec à peu près tout, je fais aussi des portes clés, mon truc c’est la récup, je peux garder un bout de fil de fer, une perle rescapée d’un collier, un pompon de rideau en coton, un trombone, un coquillage, un petit morceau de bois, tout m’inspire, j’aime détourner les choses de leur fonction. 
- Tu sais que tu pourrais très bien vendre tout ça dans ma boutique et d’autres objets aussi d’ailleurs… 

 - Oh ! Oh ! Réveillez vous ! 

Nous étions en train de déjeuner avec Martha sur la terrasse des Flamboyants. Je la voyais enfin, très mince, très bronzée, ses cheveux noirs noués par une grosse tresse, vêtue d’une simple robe tunique blanche faite au crochet par des mains expertes (les siennes peut-être ?) Elle était magnifique. C’est vrai, j’y réfléchis de plus en plus et en fait c’est exactement ce que je rêvais de faire…Vendre mes créations...

- Madame ! Oh ! Réveillez-vous voyons ! Mais vous faites quoi ici ? 

Je parlais avec ma tante et j’étais en train de la perdre, son beau visage s’éloignait comme happé par le néant … je ne l’entendais plus mais une autre voix, masculine celle-là, résonnait à mes oreilles. Elle me faisait mal à la tête et me commandait d’ouvrir les yeux. Mes paupières pesaient une tonne, j’en levai une puis deux et je vis un homme, penché sur moi qui me souriait : 

- Ah ! quand même ! Ben dites donc vous quand vous dormez, c’est du sérieux ! 

Je le regardais sans trop comprendre puis prenant conscience de ma position pas très élégante sur la chaise longue, je me redressai aussitôt : 

- Mais vous êtes qui vous ? Comment êtes-vous entré chez moi ? Qu’est que vous voulez ? 
- Ola ! Ça fait beaucoup de questions, alors pour commencer c’est vous qui êtes chez moi, j’imagine que vous vous êtes trompée de bungalow cette nuit 

Mon cerveau tenta de se remettre en marche, j’avais des tambourins dans le crâne et ils jouaient tous en même temps. Ah oui, la soirée - ah oui la cuite - ah oui le retour incertain. Je me levai le plus dignement possible et mon regard fit un rapide tour d’horizon. Tout était bien conforme… sauf que sur un palmier était écrit : allée 25 et que moi j’habitais celle d’après, la 26… 

- Oh ! Vraiment je suis désolée, je me suis trompée d’allée, je loge dans celle d’à côté, toutes mes excuses ! 

Rougissante, je récupérai la bandoulière de ma petite pochette, non sans avoir vérifié son contenu et je m’échappai comme une voleuse. 
A suivre...

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