L'inconnue du taxi - Episode 8/8




La maison de Rosette était une vraie maison créole. Elle était chaleureuse avec ses meubles foncés en acajou, ses coussins en dentelle un peu kitch, ses tapis et ses plaids aux motifs colorés et exotiques, ses fauteuils en tamarin à l’assise cannée déformée par le poids des nombreux derrières qui s’y étaient attardés, sûrement avec plaisir. Au plafond, un grand ventilateur dont les pales ne tournaient pas très rond ronronnait paisiblement, ajoutant à l’atmosphère la sérénité qui y régnait déjà. 

Billie remarqua sur une table une lampe en bois flotté et un panier tressé qui assurément venaient de chez Martha. Rosette apparut, souriante, vêtue d’une vraie salopette d’artisan en toile indigo, les cheveux épais et blonds partiellement retenus par un foulard décoré de perroquets multicolores, de grands anneaux dorés aux oreilles et d’énormes pompons orange à ses pieds qui tremblaient à chaque fois qu’elle faisait un pas. Comme Gabriel, elle devait avoir dans les cinquante ans. Il était évident qu’elle n’avait que faire de la mode et qu’elle avait un style bien à elle. Elle plut tout de suite à Billie. Tout en elle semblait authentique, nature et sans chichis.


A table, devant un succulent cari de poulet, Rosette raconta que sans être une amie intime, elle aimait beaucoup être en compagnie de Martha. Son côté insaisissable, unique, sa gentillesse, sa bienveillance envers les autres, son charisme étaient tels qu’il était très difficile de ne pas tomber sous son charme. Elle ajouta que depuis la mort de son mari, elle était moins en forme, sortait peu, n’ouvrait plus la boutique tous les jours. Elle aimait se retrouver aux Flamboyants, seule, à lire sur sa terrasse, rêvasser, trier ses affaires, classer ses papiers, tout portait à croire qu’elle préparait son départ. 

Billie écoutait attentivement, se sentant comme en famille avec ces inconnus et cette tante qu’elle n’avait jamais vue. Sans vraiment s’en rendre compte, elle se fabriquait les premiers amis de sa nouvelle vie, celle de la valise en osier. Après une belle tranche d’ananas et un très bon café, elle prit congé en promettant de revenir vite et retourna à l’hôtel où Nino devait déjà l’attendre. Effectivement, elle le vit, garé en face de l’entrée, assis dans une petite voiture de location, une Fiat 500 rouge décapotable qui aurait mieux correspondu à une fille qu'à un garçon. Elle traversa la rue :

- Je vais récupérer le thé et j’arrive
- Pas de problème, je suis là et je t’attends

Elle courut récupérer la boisson et s’installa à côté de lui

- Allez en route ! Tu connais le chemin ?

- Disons que j’y suis allée plusieurs fois mais je veux bien que tu mettes quand même le GPS, je n’ai aucun sens de l’orientation.

Ils prirent la direction du Versant au Vent. Avec le soleil qui lui tapait sur la tête, Billie se dit qu’elle aurait dû prendre un des jolis chapeaux de paille qui se trouvaient dans le stand de Martha, puisque désormais, elle était l’unique propriétaire de tout ce qu’il contenait. 

- Alors, tu as bien déjeuné chez ton ami ? 
- Oui tout à fait, un délicieux cari de poulet 
- Oh ben moi aussi c’est exactement ce que j’ai mangé, c’est le plat national ici ! 

Elle essaya de se rappeler ce qu’elle savait sur cet homme dont elle avait squatté la terrasse et la chaise longue une nuit d’ivresse. En fait, pas grand-chose et maintenant qu’elle se trouvait à côté de lui, elle se sentait un peu embarrassée : 

- Donc tu es charpentier, c’est ça et tu n’es pas en vacances ? 
- J’avais un grand besoin de me retrouver seul. Depuis que je suis veuf… Avant que tu me demandes, ma femme s’est tuée dans un accident de voiture, elle s’est endormie, elle travaillait trop, je lui disais mais elle n’écoutait pas, nous ne partagions plus grand-chose, la fatalité a mis fin à notre histoire déjà sur le déclin. J’adore mon métier mais j’avais envie de changer d’air, de réfléchir, d’écrire aussi, ça m’éclaircit les idées. Je travaillais pour une entreprise du bâtiment mais j’ai donné ma démission. J’ai vendu ma maison et Paul, mon ami, m’a proposé la sienne sur cette île pour m’aider à faire le point sur ma vie. D’ailleurs ça y est, la maison est disponible, je peux y aller la semaine prochaine. Je n’ai pas de billet de retour, je verrai bien, je veux me donner du temps, tant que Paul m’héberge… je reste… 

Pendant qu’il racontait brièvement une partie de sa vie, Billie observait ses mains posées sur le volant. Contrairement au reste de son corps mince et élancé, elles étaient larges, calleuses, solides, des mains de travailleur manuel avec des ongles soignés et entretenus. Une boucle de ses cheveux lui tombait devant les yeux et il la repoussait sans succès du dos de sa main. Sa peau dégageait un troublant parfum de jasmin mêlé de légères notes de citron. Elle lui trouva du charme et se dit qu’elle finissait bien agréablement son séjour. Dommage de ne pas l’avoir rencontré plus tôt. 

- Mais assez parlé de moi, toi tu pars quand ? 
- Demain matin mais la semaine que je viens de passer ici va complètement changer ma vie 

Elle lui raconta tout : Le taxi, la voix, l’étincelle, la maison, la boutique, l’orphelinat, Adèle et enfin la valise en osier avec la lettre de Martha et le bracelet. Il l’écouta jusqu’à la fin sans rien dire et puis quand elle s’arrêta de parler il dit simplement : 

- Quelle chance tu as ! 
- Tu ne me prends pas pour une cinglée ? 
- Bien sûr que non et en plus je t’envie, je crois à tout ce que tu as dit et même si tu es folle j’adore ta folie, surtout ne la perds jamais 
- Tiens regarde, nous arrivons ! 

Nino parla de la façade à rafraîchir dès qu’il passa l’entrée. Le professionnel en lui se manifestait. Billie lui fit visiter toutes les pièces de la maison pour lesquelles il avait des tas d’idées d’embellissement et elle garda pour la fin l’ouverture des baies sur l’océan. Quand elle poussa les persiennes, il ouvrit la bouche sans la refermer durant quelques secondes. - C’est incroyable de beauté ! Comment peux-tu même hésiter entre vendre et garder cette perle ! 

- Je n’hésite plus, j’ai pris ma décision, je vais venir habiter ici, travailler ici, vivre ici. Je quitte mon ancienne vie et je tente ma chance dans ce paradis. 
- Mais tu pars demain ? 
- Il faut bien que je parte, j’ai rendez-vous chez le notaire lundi et je vais lui dire que je garde les Flamboyants mais qu’il doit vendre mon appartement. Je dois m’organiser pour le retour, j’ai quand même des choses à régler là-bas 
- Un petit ami peut-être ? 
- J’ai déjà régler son compte au petit ami, je suis libre comme l’air 
- Tant mieux ! 
- Tu dis ? 
- Rien, je n’ai rien dit 
- On le boit ce thé ? 

Billie et Nino s’installèrent par terre, adossés à la falaise. Ils sirotèrent leur thé en silence en contemplant le scintillement argenté de la mer. Et puis il brisa le silence : 

- Tu vas rire, j’ai l’impression d’être chez moi aussi, je crois que ta maison a un pouvoir étrange- Peut-être qu’elle choisit les êtres qui la méritent, peut-être est-elle vivante ? 

Tu vois Billie, tu es arrivée chez toi, je peux partir tranquille maintenant et ce garçon là il me plait bien. Je te ferai des petits coucous de temps en temps, je suis heureuse, tellement heureuse… 

- Martha ? 
- Non c’est moi Nino qui te parlais… à moins que… 
- Ah oui, Nino, pardon, Martha vient de me dire au revoir 
- Je n’ai rien entendu 
- C’est normal, c’est mon fantôme à moi - Je dois te dire que je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme toi, tu es peut-être complètement dingue mais tu vois, tu me donnes envie de rire et de danser ! 
- Et bien dansons ! 
- J’ai une jambe un peu raide, souvenir d’avoir descendu une échelle un peu plus vite que je n’aurais voulu, alors je ne danse pas très bien 
- Je suis folle, tu es bancal, ne faisons-nous pas un couple magnifique ? 

Au rythme des vagues, ils entamèrent un slow très doux, joyeux et claudiquant. Quand il lui prit le bras pour embrasser sa main il vit une étincelle qui brillait intensément… 

FIN

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

L'inconnue du taxi - Episode 1/8

"La bague de la mariée"

Le Garçon de l'escalator -