Sous le prunier -


Constance – 2016


On peut dire que je porte bien mon nom… Deux ans que j’attends ça, cet instant précis ou avec ma petite pelle pliable camouflée dans la vieille serviette en cuir marron, héritage de mon grand-père Henri, je vais aller déterrer mon trésor, mon passeport pour une nouvelle vie, une vie sans peur, sans coups, sans humiliations.

Le temps est parfait, le ciel est bas, brumeux, une pluie fine et pénétrante traverse le nylon de mon parapluie, me mouille le visage et me fait frissonner, la terre est humide, facile à creuser… Pourtant, un truc cloche, quelque part tout près d’ici il y avait un arbre, mon arbre, un joli prunier que je pillais avec désinvolture mais aussi la bénédiction de François, le propriétaire des lieux à qui je louais une petite maison au bout du champ.

Il avait simplement réclamé en échange une part du butin sous la forme d’une belle part de tarte. J’avais adoré sa façon de l’engloutir en une seule bouchée avec avidité et de laisser s’écouler deux petites rigoles de sirop parfumé le long de son menton imberbe.

Où est passé mon arbre ? la foudre ? la tempête ? François l’aurait-il abattu ? Je n’en vois plus la trace. Quelle tristesse, je l’aimais tant et surtout c’était mon seul point de repère, sans lui, la situation se complique singulièrement. Je suis plantée là sans bouger et j’observe un peu dépitée ma zone d’investigation qui s’est considérablement agrandie, peut être cinq ou six mètres sur la gauche à moins que ce ne soit sur la droite. Ce qui est certain, c’est que la distance entre ce que je cherche et le bord du chemin ne fait pas plus d’un mètre et lui au moins, il est toujours à la même place.

Une moitié de mon sourire reste confiante mais l’autre est inquiète. Je vais devoir faire appel à François, lui seul saura exactement où il était planté. J’aurais préféré ne pas le rencontrer. Je ne l’ai pas vu depuis les évènements et n'ai aucune envie de répondre aux questions qu'il ne manquera pas de me poser.

Je lève la tête, regarde autour de moi, le paysage est semblable à ce qu'il était deux ans auparavant, presque jour pour jour. A perte de vue, des hectares de fourrage prêts à être fauchés et transformés en bottes pour le bétail.

J’ai tout fait pour oublier. En prison, j’y arrivais très bien, la vie était réglée par la sonnerie stridente de la sirène au réveil, par la douche, le travail obligatoire, les repas à heure fixe et la promenade. Je rêvais à ma vie future, je faisais des projets, je lisais beaucoup, j’écrivais, je me préparais pour le monde d’après…

Et puis soudain les souvenirs affluent. Je tente par tous les moyens de les refouler mais ils me submergent, me font presque mal comme les coups le faisaient et tout me revient comme une bourrasque qui me déséquilibre et me fait tomber à genoux…

Stan – 2011-2013

Au début, notre vie était merveilleuse. J’adorais mon mari, il m’adorait, nous sortions souvent, nous aimions la fête, les soirées arrosées jusque tard dans la nuit. Il était chirurgien esthétique, beau garçon, extrêmement séduisant et sa clientèle féminine le lui faisait bien comprendre.

Moi, j’écrivais dans un journal local, rubrique chiens écrasés et querelles de voisinage. Pendant deux ans, aucune journée ne se passait sans boire, un peu, beaucoup, passionnément, je n’arrivais pas à suivre et j’ai vite levé le pied, mais lui, il tenait bien le choc. Je lui ai demandé souvent de freiner un peu les beuveries, les copains, l’insouciance, il ne m’écoutait pas, il se moquait de moi et de mes clichés de petite bourgeoise conformiste.

Je voulais construire une famille, avoir des enfants, un chat, des trucs de fille d’une banalité affligeante pour lui.
Quand son bistouri a commencé à être moins précis et que sont survenus des petits dérapages rattrapés de justesse, il n’a pas réagi.
Un jour ce fut la grosse tuile, l’erreur qu’il ne fallait pas commettre. La femme du Maire s’est retrouvée avec le nez à gauche contrairement à la ligne politique de son mari. Elle n’a pas apprécié du tout. Il a voulu rectifié son erreur mais le nez ne voulait rien savoir. Bien sûr, elle a porté plainte et là, les vrais ennuis ont commencé.

Il a été condamné à payer une fortune à la dame, a perdu sa réputation, sa joie de vivre, sa confiance en lui et toutes nos économies. Renié par ses pairs et dans l'interdiction d’exercer son métier, il est devenu un autre homme, brisé et irascible, colérique et surtout violent.

La première gifle m’a sidérée, je l’ai mis à la porte avec ses excuses bidon et ses regrets ridicules, mais bien sûr, il a recommencé, plusieurs fois et quand je me suis retrouvée à l’hôpital pour me faire recoudre l’arcade sourcilière, je l’ai quitté.

Il avait déjà fait le vide autour de lui et il se retrouvait seul. Grâce aux annonces publiées dans mon journal, j’ai vite trouvé une petite maison à louer, dans la ferme de François.

Je n’avais jamais connu la peur mais désormais je vivais avec.

Harriet - 2013

Ma grand-tante Harriet, que je ne connaissais pas beaucoup, une riche aventurière américaine qui vivait à Boston, une femme libre aux quatre enfants de quatre maris différents, m’avait chuchoté à l’oreille le jour de mon mariage qu’elle serait toujours là pour moi quoiqu’il arrive. Elle avait bien insisté sur le « quoi qu’il arrive ». Je l’avais remerciée sans très bien comprendre ce qu’elle voulait dire, elle avait suffisamment à s’occuper avec ses enfants et petits-enfants. Et puis j’avais oublié, la fête était si belle et mon Stan si amoureux.

Quand je me suis retrouvée seule dans ma nouvelle maison, ses paroles m’étaient revenues en mémoire et j’ai repris contact avec elle. Je lui ai tout raconté, elle ne semblait pas surprise mais s'inquiétait pour moi. Les très mauvaises vibrations qu’elle avait ressenties face à mon homme le jour où elle l’avait rencontré se confirmaient donc. Elle m’a tout de suite conseillé de demander le divorce ainsi qu’une injonction d’éloignement.


Moi qui n’avait plus de mère, j’étais émerveillée par son énergie et sa facilité à prendre si vite des décisions malgré son âge, quatre vingt deux ans. Elle a ajouté qu’elle viendrait me voir au plus vite car nous devions discuter de choses importantes de vive voix. Elle débarqua chez moi trois semaines plus tard, en fin d’après midi.


A peine arrivée, elle me demanda de préparer un petit bagage avec une jolie tenue pour aller dîner et passer le week end dans un Palace au bord de la mer, à quelques dizaines de kilomètres de là. Dans le taxi qui m’arrachait à ma vie de douleur et d’angoisse pendant deux jours entiers, je retrouvais mon sourire, ma légèreté, mon envie de parler de tous les sujets possibles sauf des événements bien sûr, chauffeur oblige.

L’Hôtel était somptueux, j’avais l’impression de rêver, j’étais une femme battue et maltraitée au début du mois ; heureuse et libre à la fin. Assise sur un joli fauteuil en rotin installé sur le balcon de ma chambre vue sur mer, je me laissais bercer par l’ondulation des vagues et leur doux ressac sur le sable. On ne parle pas assez du pouvoir hypnotique de la mer.

Après une douche rapide, je m’étais habillée pour dîner dans le restaurant chic de l’établissement. Je redevenais une femme normale, bien dans sa peau, sûre d’elle. Installées confortablement, un cocktail à la main, Harriet avait voulu porter un toast. Au moment où je levais mon verre, elle a posé un petit écrin de velours prune dans mon assiette et m’a annoncé que ma nouvelle vie se trouvait à l’intérieur.

Étonnée mais curieuse j’ai ouvert la petite boîte qui contenait une émeraude si éclatante que je la refermai aussitôt. Perplexe devant l’objet, j’interrogeai ma tante qui m’expliqua que c’était mon héritage, qu’elle tenait à m’aider à changer de vie, que ses enfants étaient au courant de sa donation et que tous les papiers étaient en ordre, il me suffisait de la revendre et elle m’indiqua même à qui je devais m’adresser. Bien sûr j'ai refusé, mais elle insista, me dit combien elle serait heureuse de pouvoir m’aider et qu’il n’y avait pas de temps à perdre.

A la fin du week-end je rentrai chez moi, ma valise alourdie d'une petite fortune de quelques grammes.

Le Prunier – 2013

Harriet partie, j’eus comme une idée fixe et peut-être un mauvais pressentiment. Je ne devais pas garder la pierre sur moi ni dans ma maison pour le moment. Je devais prendre le temps de réfléchir à ce qui venait de se passer et envisager les nouvelles possibilités qui s’offraient à moi. C’est alors que l’idée me vint de l’enterrer sous le prunier de François, là où j’avais recueilli la semaine précédente un énorme panier de fruits odorants et juteux.

Un orage avait détrempé le sol et les quelques gouttes qui tombaient me faisaient frissonner. Le tracteur de François avait creusé de profondes ornières dans le chemin et je me tordais les chevilles en voulant marcher trop vite. Mon arbre en ligne de mire, je me dirigeais tout droit vers lui. Je fis un rapide tour sur moi-même, je devais me méfier mais l’endroit semblait dégagé.

Rassurée, je dépliai une pelle que Stan avait qualifiée de « gadget » (finalement bien pratique) et me mit à creuser avec hargne et détermination. Quand le trou fut assez profond je sortis de ma poche une gourde en plastique étanche dans laquelle j’avais fourré le précieux écrin. J’avais prévu de déterrer ma « bouteille à la terre » d’ici quelques jours quand j’y verrais plus clair. Je recouvrai le tout de terre humide et tassai avec mes baskets de vacancière plutôt mal adaptées à la situation. Terreuse et un peu barbouillée je repris le chemin de la maison.

Stan - 2013


J'allais franchir la porte d'entrée quand Stan surgit devant moi passablement éméché et énervé. Nous avions dû nous croiser au moment où je partais avec ma pelle et ma gourde camoufler mon trésor. Quand il s’approcha, je reculais de deux mètres. Évidemment, j’eus droit aux boniments habituels, il m’implorait de revenir vivre avec lui, il m’aimait tant, il avait comprit ses erreurs et désormais tout serait différent, bla bla bla… Je lui ordonnai de me laisser tranquille, que je ne l’aimais plus, que je ne voulais pas d’une loque pour mari et que tout était fini entre nous.

Il s'est tu, ses yeux sont devenus noir et j'ai senti sa violence monter mais pas assez vite pour éviter le poing qui s'abattait sur mon visage. Ma joue a éclaté, j’ai perdu l’équilibre et je me suis retrouvée à terre. Là, je ne sais pas ce qui s’est passé, la rage s’est emparée de moi, je me suis relevée en un éclair et l’ai poussé de toutes mes forces, de toute ma colère accumulée depuis si longtemps. Il se s’y attendait pas et il a basculé en arrière. J’étais contente de moi, il était sonné et je reprenais mon souffle en me demandant pourquoi je n’avais pas fait ça plus tôt.

C’est alors que j’ai vu la petite tache de sang qui s’élargissait derrière sa tête. J’ai essayé de lui parler, je l’ai secoué et enfin j’ai pris son pouls. Il ne battait plus. J’ai compris qu’il était mort. Sa tête avait heurté violemment une des marches en ciment de l’escalier. Je me suis assise à côté de lui et des larmes de sel et de sang ont jailli de mes yeux et de ma joue blessée, tous les coups reçus reprenaient vie dans mon corps, la douleur me paralysait et j’ai pleuré sur la médiocrité et le gâchis de ma vie.

J’ai été condamnée à trois ans de prison dont un avec sursis. On m’a accordé la légitime défense. Durant ce temps, Harriet a quitté ce monde sans que je puisse l’accompagner une dernière fois. Je n’ai alors pensé qu’au moment où je déterrerai ma pierre magique, j’espérais qu’elle n’ait pas trop souffert des intempéries et surtout qu’elle serait toujours à sa place
.

Constance - 2016

Finalement, je n’ai peut-être pas besoin de l’aide de François, je vais essayer de chercher toute seule. Je pose mon parapluie, je pose ma sacoche, je regarde autour de moi et je me mets à faire des petits pas de long en large à l’intérieur du périmètre que je me suis fixé de façon aléatoire. La boue macule mes chaussures mais je m’en fiche, le temps de la coquetterie et de l’élégance reviendra.


J’avance doucement, je m’enfonce un peu dans la terre mètre après mètre. Soudain, je butte sur un obstacle, le terrain est différent. Sous les broussailles je sens que le sol est dur, je me penche, j’écarte les herbes folles et je vois ce qui reste de mon joli prunier, un tronc d’à peu près vingt centimètres de diamètre coupé net à sa base.

Je vais chercher ma pelle et je creuse avec un enthousiasme que je croyais perdu à jamais. La vieille gourde apparaît au bout de quelques minutes, un peu fatiguée mais entière, on sait bien que le plastique n’est pas biodégradable. Je tourne le couvercle rouillé et je récupère le petit écrin de velours légèrement flétri. Je l’ouvre et l’éclat de la pierre me fait cligner des yeux. Je rejette ma tête en arrière, mes paupières se ferment et je respire profondément, la pluie ruisselle sur mon visage et j’éclate de rire.

Je remets la terre en place, les broussailles aussi et mon assurance vie dans ma sacoche. Cette fois, la boucle est bouclée, je vais passer à autre chose.
Je m’appelle Constance, je suis patiente, je prendrai le temps qu’il faut…

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