Nantucket -


Je vais avoir 40 ans et je veux vivre !

Je ne peux plus supporter ces paumés insomniaques. A leur contact, j’ai l’impression de régresser, de rétrécir  jusqu’à disparaître  dans l’indifférence totale. Quand je fais le service de jour, ça va encore, j’vois des gosses, des familles, des gens qui rient. Je sers des cafés, des sodas, des œufs et des pancakes, je suis en vie.

Mais le soir, quand dans la rue le « dîner » est la seule tache de lumière, quand la nuit est si noire qu’on ne distingue plus les chats errants, je ne sais pas si ça se voit mais mes traits s’affaissent, mes yeux et ma bouche pendent, tout mon visage est attiré vers le bas.

Bien sûr, il y a ma copine Pamela, c’est une chic fille, elle se donne encore un an avant de mettre les voiles. Peut-être qu’elle me rejoindra. Elle ouvrira sa belle boutique, elle en rêve tous les jours, pas la nuit parce que la nuit « elle bosse … ». Elle veut vendre  des robes de mariées, elle a toujours voulu faire ça. Quand elle en parle, son regard s’illumine et tout devient doré chez elle, comme ses cheveux. Une petite larme pointe au ras de ses cils presque transparents.


Ce soir elle sirote le cocktail que son rendez vous vient de lui offrir. Ils discutent tarifs et elle espère qu’il sera correct et peut être même gentil, pourquoi pas. Je ressers une bière à Mr Jones, c’est sa troisième. Depuis qu’il a perdu son job, il est là tous les soirs, les yeux fixés sur son verre, prostré, comme si la solution à son problème se trouvait dans le liquide ambré.


Moi, c’est décidé, j’me casse !

Demain, je prends la route de Nantucket. J’ai un peu d’argent de côté, je peux voir venir et puis ils m’ont payé ma première Nouvelle au Boston Globe. Ils sont même ok pour que j'en envoie d’autres. 

C’est décidé, je change de vie ! Je suis fait pour écrire, écrire et écrire encore…


Une petite maison de pêcheurs fera l’affaire, il paraît qu’il y en a plein à louer. J’ai pas besoin de grand chose, un réchaud, une table, une chaise, un lit, une machine à écrire... et puis.. Nantucket, j’ai toujours voulu y aller, les indiens l’appelaient « l’Ile lointaine », c’était celle des baleiniers, celle aussi qui inspira Hermann Melville quand il écrivit Moby Dick...


Mon sac m’attend dans la réserve. Demain soir j’y serai. Quinze heures de bus... Stamford, Bridgeport, New Haven, Providence  et puis le ferry à Hyannis pendant une heure.

J’ai besoin de lumière, de soleil, de mer, de bateaux, je veux mon Rêve américain.

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