Auprès de mon arbre -



Globalement, il était plutôt moche et grincheux.Il se la pétait grave avec son air méprisant et supérieur. Plus de vingt mètres de haut, presqu’autant d’envergure, il était complètement disproportionné par rapport à ce ridicule parterre au milieu duquel il trônait. De toute façon, dans cette maison je trouvais tout moche, mais pas de temps pour en chercher une autre, il fallait vite poser les valises.


Il m’a tout de suite fait penser à Ignatius Reilly, le personnage de l’extraordinaire « Conjuration des Imbéciles » de John Kennedy Toole. Un éléphant gigantesque gris perle, asocial, débraillé qui perdait son écorce et ses feuilles bleutées en continu, me salopant la terre et l’allée sans interruption de jour comme de nuit. Un égoïste arrogant qu’il m’a fallu mettre au pas, ce qui nécessita plusieurs tentatives de médiation.

 

Je l’ai laissé faire ce qu’il voulait pendant quelques mois, j’avais trop à faire à l’intérieur de la maison. Mais en septembre, après avoir une fois de plus balayé ses feuilles incrustées dans le ciment, je me suis arrêtée et je l’ai regardé longuement. Il n’était pas si laid et de toute façon il faisait partie du décor, je devais m’en accommoder.

 

J’ai alors commencé à suspendre dans ses branches une lanterne par ci, des boules solaires par-là, un petit nichoir à oiseaux, un faux papillon, un carillon en coquillages… Je ne suis pas sûre que ça lui plaisait, je les retrouvais parfois par terre, mais je les raccrochais, je voulais lui rabattre le caquet et lui montrer qui était le patron. Il s’est lassé et a fini par tout accepter même les guirlandes clignotantes de Noël. Nous sommes devenus amis et j’ai commencé à le trouver très beau.

 

Mais une nuit, une énorme tempête s’est levée et l’a anéanti. Je le croyais invincible et immortel. Je l’ai retrouvé couché en travers, retenu par le toit de la maison, les racines en l’air avec le parterre qu’elles avaient emporté avec elles, laissant un trou béant à la place. Juste au moment où nous commencions à nous apprécier, on me l’avait volé.

J’ai dû m’en séparer, morceau par morceau, branche par branche. Un vrai crève-cœur.

J’en ai gardé quelques-unes pour ma déco et pour me souvenir de l’éléphant gris perle et de ses feuilles bleues qui me pourrissaient la vie. C’était un eucalyptus et je le regrette encore.

 

Je n’ai pas su déceler sa poésie immédiatement, j’étais pleine de rancœur, de colère, de frustration, je ne voulais pas vivre dans cet endroit et tout m’apparaissait d’une laideur absolue. Mes yeux étaient grands ouverts et je ne voyais rien.

Commentaires

claude alain a dit…
what else ? encore une fois un régal
false a dit…
Merci

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